On aurait l'intuition que la langue a quelque chose à dire pas seulement dans la page mais dans le corps. Dans le corps dans lequel elle s'incarne. Que le corps est pour elle une douce torture. Qu'une fois la langue plantée dans le corps, il y aurait comme quelque chose qui se déroule en elle, qui s'enroule et qui se déroule autour du corps où elle s'est fiché, et qu'il faudrait la tordre dans tous les sens, comme un linge mouillé, pour en extraire du sens, du chaud et soulageant sens. Mais on ne serait jamais tout à fait soulagé. La poésie ne s'abrite pas dans les pages de poésie. Elle gît sous la langue des gens qui ne peuvent pas parler, qui s'agitent parce qu'ils ont une langue impossible plantée dans le corps, parce que l'impossible fait corps avec eux et fait danser le corps, n'importe où et n'importe comment. La poésie, ça serait ça, la danse de la langue dans le corps. Peut-être que tout ceci n'est pas vrai. Peut-être que tout ceci est une histoire. C'est en tous cas cette histoire-ci qu'on se raconte ici. Le procès-verbal d'une langue impossible plantée dans une série de corps choisis au hasard.

 

 

Extrait

« Excusez-moi monsieur excusez-moi on peut passer par là même à pied excusez-moi il y a des douaniers monsieur parce que moi vous comprenez j’ai le cancer monsieur ils vont me couper les organes c’est sûr mon mari n’a pas d’argent pour me payer de nouveaux organes ils voulaient me foutre du liquide dans les veines alors moi qu’est-ce que vous voulez monsieur je me suis échappée de l’hôpital je suis bougnoule vous comprenez et les bougnoules on ne leur donne pas à manger ils ont des organes vides faits pour ça pour le jeûne le ramadan tous les jours mon mari est un pauvre ouvrier il n’a pas d’argent il n’a pas à manger juste pour lui pas pour moi mais moi je n’en ai pas besoin […]. »

Personnologue, édition Le clou dans le fer, collection Expériences poétiques, Reims, 2007, 80 pages