Faire entrer le döner-kebab dans le livre. Tout le kebab. De force. Le problème : les taches. Forcément le kebab dans le livre, ça tache. Ça tache ça coule ça gicle ça jute. Tout retranscrire : dans la bouche le cocktail oignon-sauce-salive, mastication machinale, écœurement béat au finish. Vous resterez bien 5 minutes ? On sort les diapos le fauteuil les kleenex. Film de vacances super-8 recolorisé pour l’occasion. Le projecteur s’emballe : image inversée, plan-séquence en boucle, temps suspendu sur Sisyphe kebabéen. Qu’est-ce qu’y s’est passé on peut revoir on a raté le début. Où est passée la télécommande ? l’action ? l’histoire ? Repasse la scène image par image. Pause. Stop. Ralenti. Zappe mais zappe. Éternel retour de la bouchée de kebab.

 

 

« Döner-kebab, de Sebastian Dicenaire interroge la légitimité du récit linéaire classique. Que s’est-il passé à Lacanau-Océan, cet été là ? Lacanau-Océan c’est d’abord le redoublement malheureux d’une voyelle. Une ratée par redoublement du vide inscrit au milieu d’un nom maladroitement composé, une béance centrale qui syphone par avance toute velléité de récit. Au magasin d’accessoires d’une psychanalyse sauvage et sommaire Sebastian Dicenaire emprunte bien une panoplie œdipienne, mais elle ne tient pas ses promesses. Et ni le sexe de maman, peut-être aperçu dans les douches du camping, ni la difficile déglutition, en présence de papa, d’un bout de viande grasse qui fait irrésistiblement penser à un reliquat de castration, ne suffisent à faire qu’existe une histoire plutôt que rien. Le seul événement à partir duquel peut enfin se construire (se déconstruire ?) le livre c’est celui du langage en lutte contre l’insignifiance, mais aussi en travail avec elle, à partir d’elle et sans cesse revenant à elle, ne perdant jamais de vue cet unique et indépassable horizon (du sexe ?) du texte. »

 

Döner-kebab, édition Héros-Limite, collection Courts Lettrages, Genève, 2004, 52 pages